
Livret du ballet "Roméo et Juliette" - Illustration de Enki Bilal.
Prokofiev-Bilal-Preljocaj, cela sonne comme un itinéraire de voyage à travers les pays de l'Est. Et en effet, le ballet d'Angelin Preljocaj d'après le "Roméo et Juliette" de Sergueï Prokofiev, que l'Opéra de Lyon a eu la formidable idée de reprendre ce mois-ci, nous convie à revivre les amours tourmentées des amants de Vérone mais bien loin de la plaine du Pô. La chorégraphie sensuelle et violente de Preljocaj et l'esthétique unique de Enki Bilal ( à qui l'on doit le décor et les costumes) explosent les codes de narration conventionnels et créent une relecture très politique de l'oeuvre de Shakespeare. Nous sommes plongés au coeur d'une dictature : les abords d'un complexe militaro-industriel font acte de palais, avec un mirador en guise de tourelle, surplombée par une plateforme grillagée qui symbolise le mythique balcon. Les "Capulet", miliciens emmenés par un chef charismatique et cruel (un avatar du Prince Tybalt), mènent la vie dure à des civils en guenilles, les "Montaigu", qui n'ont que leur impertinence et leur audace pour tenter de créer un espace de liberté face à ces escadrons terrifiants. Quitte à y laisser la vie : comme dans la scène remarquable de l'assassinat du virevoltant Mercutio par Tybalt et ses sbires. Or c'est la rencontre de Roméo et Juliette pendant le très beau "Bal" qui va déterminer ce nouvel espace: du mariage secret jusqu'au suicide tragique qui scelle le sort des amants, dans une rencontre volupteuse des corps là où les autres s'affrontent avec rage, se crée l'alchimie amoureuse au coeur de la barbarie. Des tableaux d'une rare virtuosité - le corps à corps de la première rencontre, la nuit d'amour "holographique", la scène du poison (matérialisé par un très symbolique "drapeau rouge"), l'ultime combat de Juliette s'acharnant à vouloir redonner vie à Roméo - composent avec la musique fascinante de Sergueï Prokofiev - sous la direction inspirée de Johannes Willig - un ballet éblouissant qui saisit par sa force et sa sensualité. Un voyage unique.
***Un immense merci à Pascal et Babeline sans qui je n'aurais pas pu assister à la générale!








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